Un air frais
Simon Njami, octobre 2009
Depuis le temps que je parcours l’Afrique, je commençais à désespérer un peu de l’état des lieux. Partout où j’avais nourri l’espoir qu’une fleur belle et vigoureuse allait éclore, un vent mauvais apportait la mauvaise herbe et détruisait les châteaux de sable trop vite élaborés, trop vite encensés, sans doute également. Les piliers que représentaient les quelques biennales historiques du continent, à force de politiques contradictoires, se retrouvent dans des situations préoccupantes lorsqu’elles ne sont pas carrément mortes, comme l’éphémère biennale de Johannesburg. Du grain à moudre, donc, pour les afro-pessemistes de service.
Pourtant, depuis quelques années, on a vu fleurir des initiatives vigoureuses et fraîches qui laissent flotter un sourire sur le visage de celui qui avait décidé de n’attendre plus rien. Il y a les classiques. Ceux rencontrés il y a vingt ans, comme l’équipe de Doual’Art (Marilyn Douala-Bell et Didier Schaub) au Cameroun qui, malgré vents et marées, continuent à agiter le milieu artistique de leur pays. Ils ont évolué, ont mûri, se sont agrandis, et dans un monde où les initiatives culturelles ne durent que le temps d’un soupir, c’est un vrai bonheur de les voir aligner des projets de plus en plus ambitieux. Plus récent, à Lagos, c’est le Centre d’Art contemporain de Bissi Silva qui a enrichi le paysage Nigérian d’un espace critique qui, par la rigueur et l’audace de ses choix, contribue déjà à une redéfinition de l’art contemporain dans le pays. Au Caire, c’est l’artiste Moataz Nasr qui, en ouvrant le Darb, un espace rénové dans la vieille ville, entend contester les vérités de l’art officiel. Les exemples sont nombreux. Jimmy Ogonga au Kénya entend inscrire l’Afrique de l’Est dans un débat duquel cette région de l’Afrique a été longtemps écartée.
Les choses bougent. Les Africains prennent conscience de leurs responsabilités et y font face avec pugnacité et talent. Cela fait longtemps que nous le disons : l’art africain contemporain, s’il veut avoir un quelconque sens, ne se décidera pas en dehors du continent. Les débats, les prises de position, les ruptures doivent venir des espaces mêmes où sont ces artistes et d’où ils tirent leur légitimité. Avant que d’être « international », il faut d’abord être ancré quelque part. Non pas dans un essentialisme ridicule qui confinerait au nationalisme, mais dans la revendication claire et articulée d’un pont de vue, d’une sensibilité et de manières de faire qui ne doivent pas nécessairement se calquer sur des modèles préexistants.
L’année prochaine, deux triennales nous livreront leur nouvelle édition. L’une à Douala, Cameroun, en décembre, et l’autre à Luanda à l’automne, sous la houlette de Fernando Alvim et de la Fondation Sindika Dokolo. Des moments à inscrire en rouge sur tous les agendas, parce qu’il démontrent l’activité et l’engagement des Africains en Afrique pour les artistes issus du continent, fussent-ils invités dans le monde entier, puissent, le temps d’un retour, puiser aux sources l’énergie nécessaire pour affronter la globalisation galopante.
Cairo walk © Moataz Nasr/courtesy Galleria Continua
