Le myope, au gré des festivals

Jean-Loup Pivin, octobre 2009

Au gré des festivals, des biennales et triennales d’art contemporain et de la photographie, on picore les images, on s’enfle de la vie des formes, formes qui vous insufflent le goût de vivre ou de désespérer. Je ne vais pas « faire le critique », je vais évoquer ces moments, où devant des milliers d’œuvres, je suis le myope qui ne cherche pas à regarder les étiquettes, sauf très rarement, mais celui qui se laisse imbiber par un sens que seule la forme peut donner. Je finis par lire les textes lourds, fatigants, probablement pas inutiles mais systématiquement tellement réducteurs, que je laisse ces modes d’emploi manchots surtout quand ils se veulent révolutionnaires ou pour le moins dénonciateurs et pour le pire pédagogiques.

Alors le myope refuse de comprendre et pense même quand la forme est trop évidemment liée au mot qu’il ne s’agit pas là de mots mais de formes. Trop souvent on en sort pas, mais quelque fois on en sort, charmé par la caresse ou la gifle. Gifle et caresse ne sont jamais vraies sauf quand elles ne vous quittent plus et s’installent dans votre regard, pour longtemps.

Cette année à Venise, toujours en décalage avec ces commissaires de biennale, j’ai cette impression très morcelée d’un collage, encore et toujours, qui finit par se construire et chaque fois à ma plus grande joie. Ce qui arrive rarement dans les autres manifestations. Collage de sens, d’époque, de pays malgré tout, de manières, de la main à la pâte. Faire faire, pourquoi pas ? mais qu’est-ce que c’est bien quand les artistes mettent la main à la pâte. Et d’ailleurs c’est probablement cette présence qui m’intéresse dans une oeuvre. La main, le corps, les yeux, les pieds et certainement pas une phrase bien ou mal dite, sauf quand elle est littérature et uniquement littérature. En principe Venise est l’image de la globalisation dont l’art contemporain serait l’image. Et bien non, jamais. Même si nombre d’éléments s’y retrouvent qui pourraient constituer les tics mais qui ne sont que les traits communs d’une époque. Ce collage comme ensemble sensible et perceptible en tant que tel et non pas une collection, comme celle de Pinault qui a fait simultanément grand bruit à la Punto de Dogana, nous fait entrer dans un « univers des formes » que chacun a constitué. La difficulté est que le collage que chacun s’est constitué pour rendre le regard possible est devenu tellement hermétique à l’autre qu’il est rarement un partage. Visiter en bande de copains et se retrouver pour dire les choses vécues par les sens est devenu si lourd. Cette difficulté du partage a toujours existé, peut-être, puisque la forme touche à l’intimité et à l’expérience du regard de chacun, mais pas à ce point. L’apprentissage des formes passait par un référent de significations et de croyances qu’il ne s’agissait pas « d’apprendre » comme dans le discours de ce guide devenu ce pauvre médiateur, mais de « connaître ». Que n’apprend-t-on pas à devenir un myope qui s’excuse de ne pas tout voir en enlevant ses lunettes pour être certain qu’il conservera l’image floue du souvenir.

Si le beau est largué, il n’en reste pas moins l’extrême élégance de certains gestes, et de nombreuses œuvres — des pièces dit-on, comme des pièces de monnaie —. L’humanité reste dans ce cadre de l’expression contemporaine, riche et diverse. Et rien ne semble pouvoir la réduire. Donner des noms ? Quelque-uns sans réfléchir plus en avant, au gré des festivals : le japonais Kphei Yoshiyuki à PhotoEspana, à Venise la bouleversante mise en scène des Finlandais/Danois/Suédois, les commissaires Elmgreen et Dragset, l’accumulation boulimique et pour le moins encombrée de Pascale Marthine Tayou, la reprise élégante des mondes liés au fil rouge de Moshekwa Langa, encore des fils mais en espaces avec Tomas Seraceno et l’espace sombre micro éclairé de Chu Yun. A Lyon peut-être, encore les fils de la machine géante de Sarah Sze. Le « peut-être » parce que je n’ai pas pu fabriquer un collage malgré les nombreuses œuvres que j’aimais, le poids du discours probablement qui m’a fait n’y rester que quelques heures.

Mais peu importe, c’est pas mal ce bonheur de se consacrer à tenter de recevoir, parfois d’échanger un sentiment essentiel que l’on croit fondateur ou simplement léger.

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

Biennale Venise 09. Pavillon Pays Nordiques © Photo PMSL

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