Jean Loup Pivin
Biennale de Venise 2011
Jean Loup Pivin & Pascal Martin Saint Leon, juin 2011
ON PASSE L'ARSENAL ET LE PAVILLON INTERNATIONAL POUR SE RÉFUGIER DANS LES PAVILLONS NATIONAUX ET LES ÉVÉNEMENTS COLLATÉRAUX. LA BIENNALE EST TOUJOURS MILLE FOIS LÀ.
Si la Biennale de Venise est toujours un événement riche, pluriel, impossible à tout voir, à tout comprendre, à tout sentir tant il se développe à chaque édition un peu plus dans la ville, il reste dominé par les grandes expositions de l’Arsenal et du Pavillon International des Giardini dont le curateur chaque fois changeant est le maître des lieux. Cette année c’est Bice Coriger, historienne d’art, fondatrice et rédactrice en chef de la célèbre revue suisse-américaine Parkett. Si ces deux expositions sont rarement des réussites unanimes (c’est le moins que l’on puisse dire), elles donnent néanmoins le ton d’un moment de création dans le monde. Peut-être en attendons nous trop ? Néanmoins si les professionnels du monde entier s’y donnent rendez vous, c’est bien qu’il s’y passe un moment unique. Et c’est l’immense qualité de la Biennale non seulement de faire, comme la Documenta, la plus grande exposition du monde mais surtout la plus ouverte du monde grâce aux pavillons nationaux et aux divers manifestations indépendantes « collatérales », avec leur autonomie permettant certes le pire et le meilleur mais surtout une immense multiplicité et diversité de regards.
Bice Curiger place sa manifestation sous le titre « ILLUMInations », thème récurent dans l'art vénitien, mais aussi référence à Arthur Rimbaud et Walter Benjamin pour leur goût à la rêverie. Le rapport à l'identité plurielle de l'artiste multifacette, migrant, dans un art explorant plusieurs formes de communauté au-delà des nations, avec l'implication du spectateur, met hors jeu « l'anti-art » et retrouve un lien avec l'art dit « classique » selon Bice Curiger. D’où l’ouverture du Pavillon International par trois œuvres du vénitien Tintoretto (La Découverte du Corps de Saint Marc 19562-66, la Dernière Cène 1592-94 et La Création des Animaux 1550-53) qui seraient au cœur de la problématique contemporaine : le sombre, l’expression dramatique, la trace du geste de l’artiste – des coups de pinceau -, le mouvement donnés aux corps, … jouant entre le réalisme et l’illusion, le visible et l’invisible, contemporaines donc !
Soit mais dans ces deux grandes expositions de l’Arsenal et du Pavillon International, qui s’étalent sans parcimonie sur des milliers de mètres carrés (à la différence des pavillons nationaux très confinés, chacun dans leurs quelques centaines de mètres carrés), il est difficile de discourir sur les œuvres tant elles fonctionnent peu avec la générosité du discours de Bice Curiger – indiscutable ( !) sur le connu et prometteur d’inconnu-. Mais par la suite comme l’on ne voit que ce que l’on voit et que l’on ne ressent que ce que l’on ressent, le sentiment de vide domine dans ce trop-plein de « pièces » par milliers que parfois la fumée artificielle des machines de théâtre arrive à masquer (c’est souvent dans ce masque maintes fois utilisé cette édition, que la « pièce » devient la plus riche, puisqu’elle n’est pas préhensible, voire devenue invisible et n’est plus que l’objet de son propre imaginaire ou sa propre perception).
Non pas que chacun soit insensible aux œuvres souvent connues, que l’on suit et que l’on aime comme celles de Peter Fischli et David Weiss (blocs de béton géométriques sous une lune projetée), les photographies de David Goldblatt, les acryliques sérigraphiés de Sigmar Polke, les sculptures bougies éclectiques de Urs Fischer (le « Rapt des Sabines » de 1583 de Giovanni Bologna face à un ami de l'artiste, les deux grandeur nature en paraffine) qui se consumeront le temps de la Biennale ou encore la vidéo « Boloss »sur des clans d'immigrants des banlieues françaises (exclus) du jeune Mohamed Bourouissa, et quelques rares autres comme l’insupportable, malsain et dérangeant groupe sado maso Gelitin à la performance fascinante, reléguée dans le fond du jardin, sans lien physique ni formel avec l’exposition principale. Bien sûr le nombre d’œuvres joue leur rôle de prolifération de regards mais la myopie des visites donne un sentiment d’ensemble qu’aucune œuvre ne vient dominer. C’est le vide, le trou, le rien, juste le goût amer de l’inaccompli glacial que les mots devenus désormais seules finalités ne peuvent compenser.
Les prix donnés participent totalement à ce sentiment : que penser du grand prix à Sturtevant et ses citations – depuis 50 ans - en forme d’œuvre qui montrent à quel point l’art contemporain mais aussi moderne « peut » se mordre la queue à toujours se citer et être impuissant, « un anti-art » . Dans le même esprit la mention spéciale à la toute jeune Klara Lidén avec sa collection de poubelles usagées. Nous sommes vraiment loin du discours et ne pouvons que dire « Circulez il n’y a rien à voir ».
Si les mots peuvent se suffire à eux mêmes, il s’agit là d’essai, de littérature ou de poésie. Mais certainement pas ces références savantes qui pourraient faire croire que les mots de l’art n’ont plus besoin des formes qui leur sont associées. Comme si l’intelligence de l’œil ne pouvait exister que dans sa transcription en mots. Quand les mots précèdent les œuvres, la nécessité de l’œuvre est niée. Pour aller jusqu’à la caricature, la forme comme illustration du propos n’existe même pas… sauf celle de l’éthiopien Gedewon le seul artiste relevant de l’art rituel actuel – art devinatoire – au milieu de toutes les centaines d’oeuvres relevant de « l’art contemporain ». Confrontation absurde et marginale, injustifiable. A l’extrême limite si cette juxtaposition était un parti pris et s’était répétée, on aurait compris. Et encore on se serait cru dans le débat désormais clos des Magiciens de la Terre que Jean Hubert Martin avait initié en 1989. En fin de frottement de mes pieds fatigués sur le béton des superbes architectures de l’Arsenal, aucun transport, aucun bouleversement, aucune trouble sinon une grande fatigue que seuls certains des pavillons et événements collatéraux permirent de gommer.
S’il est un trait de ce que commun à tous nos enthousiasmes, ce fut la constance de la « mise en scène » comme œuvre ou/et de l’œuvre : pas d’œuvre sans y marcher à y perdre ses yeux, ses pieds, sa tête et souvent ses oreilles :
— comme le pavillon autrichien de Markus Schinwald et ses cimaises vous transformant en cul de jatte, la tête dans le ciel des grands panneaux géométriques blancs que ponctuent quelques sculptures et de rares petits portraits peints à la façon de l’Ecole Flamande (et deux vidéos comme points finaux);
— le pavillon grec de Diohandi qui habille le bâtiment néo-classique de planches brutes que seule une fente ouvre au public et qui promène le visiteur dans le vide qu’une surface d’eau remplie seulement traversée par un parcours géométrique, là aussi, sentiment d’harmonie, de solitude ;
— le pavillon du Luxembourg de Martine Feipel et Jean Bechameil à cheval entre la maison hantée de Disney et les mises en scène symboliques et poétiques de Jean Cocteau, instaure un moment autonome de magie et d’humour;
— le pavillon allemand de Christoph Schlingensief est de fait un hommage à l’artiste décédé en 2010 : ambiguïté de l’église et son autel, bancs d’église pour le public, sur une musique de Wagner tandis que des projections sur les murs latéraux multiplient les facettes de l’œuvre du disparu;
— le pavillon des Pays Nordiques où la peinture-peinture sombre de Andréas Erikson reprend ses droits dans la géométrie – à nouveau - parfaite tant des volumes au sol que de la plus belle architecture des Giardini ;
— à l'extérieur dans la ville, le pavillon de Singapoure avec Ho Tzu Nyen et une très troublante œuvre, "The Cloud of Unknowing" (cf photo de la page Home), vidéo associée à une installation, mettait en scène la multiplicité des univers des habitants d’un immeuble en les prolongeant dans une fiction réinventant des critères esthétiques : les éléments existants deviennent fiction. Là nous sommes au cœur du baroque de Tintoretto.
— le pavillon du Mexique trouble par une lourde installation de Melanie Smith et Rafael Ortega autour de leur vidéo de la ruine moderne en béton en pleine forêt primaire (« Xilitla-Incidents of Misalignment » montrant le jardin-folie de Edward James). Nous plonge dans l’inconnu.
— dans une exposition du Nouvel Arsenal, « One of a Thousand to Defeat Entropy », l’installation d’Alexander Ponomarev vous transporte dans le gris d’une poussière apocalyptique recouvrant un monde ne vivant que par la fontaine vue d’un appartement désolé (trop narratif ?) ;
— le pavillon du Japon, Tabaimo, avec un montage dessiné projeté « teleco-soup » qui se noie dans un miroir aux pieds du visiteur, n’hésite pas à dessiner en référence directe à la bande dessinée / dessin animé et leur esthétique populaire ;
— et pour finir lors de la soirée française dans le palais école de musique Benedetto Marcello, le petit parcours humble et charmant de Christian Boltanski dans la lumière, la musique et la fumée que l’on préfèrera à son installation grandiloquente et mécaniste du pavillon Français.
Dans le sentiment général, parmi les éléments saillants sans être systématiques, le maintien du recours à la "géométrie" comme base de la modernité dans les cas ici cités, n’est pas lié à « l’infini » de la répétition que la géométrie offre mais bien à son « fini ». Paradoxe pour affirmer que cela ne relève pas de l’architecture des courants fonctionnaliste et rationaliste internationaux multipliant à l’infini un module de base, dont Le Corbusier faisait partie (sauf quand il conçoit et réalise églises ou maisons individuelles). Non ici chaque fois, les formes fonctionnent dans la plénitude de leur finitude, leur géométrie ne recevra pas un trait de plus. Par contre l’infini s’inscrira dans le fini de la forme géométrique à l’instar des formes nourries par les philosophies extrême orientales.
En dehors des recours à la mise en scène et à la géométrie, la troisième marque de cette biennale est le recours aux images populaires – toujours - de foire, de cirque, de cinéma (n’oublions pas que c’est dans les foires qu’il y est diffusé à ses débuts et reste une consommation populaire d’imagerie) et de la bande dessinée, inépuisables sources qui permettent de toucher chacun dans l’immédiateté avec à un bout leur violence et à l’autre bout leur nostalgie et parfois leur poésie. Référence au connu qui va étourdir – physiquement-, émerveiller, éblouir.
Puis les tics lassants devenus classiques de l’art contemporain, qui « marchent » toujours comme le « hors d’échelle de l’objet » connu (dont Jeff Koons – ici totalement absent hormis chez Pinault - est le plus grand utilisateur) et qui le met en abîme par rapport à son sens et sa fonction, en y concentrant son image. De même l’engagement politique au premier degré où l’art « dénonce » en forme de slogans devenus vides, ou vu de loin. Cette dénonciation est d’autant plus incantatoire, que l’artiste la profère à l’extérieur du pays concerné alors que les artistes sur place trouvent d’autres moyens de dire par la forme (comme le traitement dramatique du paysage en Chine des années 1990). Et enfin la répétition qui semble s’estomper depuis les deux dernières biennales.
Poursuivons les pavillons qui malgré leur nationalisme que l’on veut désuet, étaient néanmoins porteurs d’un rapport à l’art parfois bien conventionnel, mais souvent surprenants avec des choix artistiques forts relevant d’une liberté qui donnait de la respiration à l’air de la lagune. L’Afrique, sortie de sa représentation continentale (une première en 2007 avec le premier pavillon de l’Afrique et le commissariat de Simon Njami et Fernando Alvim) était présente comme jamais elle ne l’a été avec des 4 pavillons nationaux du Zimbabwe, d’Haïti et d’Afrique du Sud, mais aussi du Congo (non visité). Les trois premiers étaient engagés dans une sélection pouvant paraître décalée tant ils veulent offrir quantité d’œuvres et d’artistes, alors que les pavillons des grandes puissances, ne choisissent qu’un seul artiste et une seule œuvre forte. Ce dont s’est rapprochée l’Afrique du Sud avec une œuvre puissante de Mary Sibande très engagée politiquement. Mais dans ces pays, on peut comprendre que le peu de visibilité internationale des artistes nationaux – à la différence de l’Europe ou des Usa ou désormais de la Chine et de l’Inde - ne peut être compensé que par des choix larges saisissant cette occasion unique.
Venise, ville musée offre des centaines d’autres événements comme une grande exposition monographique de Julian Schnabel au Museo Correr, les désormais habituelles inclusions contemporaines dans le palais magique (car toujours déglingué) Fortuny, et deux expositions au Palais Grassi et à la Punta de la Dogana montrant la toute puissance d’une des dizaines de fondations installées à Venise. La plupart de ces sites historiques ont été remaniés récemment ici par Tadeo Ando, là par Foster comme celle la Fondation Vedova avec deux expositions spécifiques pour la Biennale – Kieffer et In Continuum. Ces expositions contemporaines parallèles « collatérales » sont non seulement de qualité inouïe mais aussi s’étalent sur des milliers de mètres carrés, prenant le temps et le regard de chacun. Les expositions de la Fondation Pinault avaient l’avantage ou le désavantage de montrer nombre de pièces acquises à la dernière biennale. Comme quoi c’est bien le marché que font nombre de collectionneurs du monde entier qui se pressent à Venise débordé de tant d’argent. Magique ce moment de mondanité à regarder comme une œuvre en soi, tant les mous de dégout s’accompagnent d’enthousiasmes dictés par la circulation des rumeurs. Car les inaugurations et mieux les dizaines de soirées – en quatre soirs ( !) - font aussi la Biennale, en être informé, y être invité avec carton ou y être accueilli est un jeu pour ceux qui aiment cela. Et ils sont nombreux. Il faut reconnaître que cela se passe souvent dans des palais et des lieux incroyables comme la soirée du pavillon israélien / Galerie Goodman Afrique du Sud / Galerie Kamel Menour Paris à la Scuola Grande di San Rocco dans une folie de toiles et fresques de Tintoretto – encore et toujours - qui remet de la chair et du spirituel à un art qui pourrait faire croire les avoir perdu. Revenant ainsi au point de départ de cette nouvelle biennale de Venise.
Juin 2011
PS : Amusant en feuilletant le catalogue de voir la hiérarchie donnée dans l’énonciation des intervenants des pavillons nationaux : d’abord le nom du commissaire puis ceux des assistants du commissaire puis ceux des « supporteurs » (galeries, sponsors, institutions) et enfin (il n’est pas trop tard) le nom de l’artiste !
Reflet dans un miroir des plafonds duTintoretto, Scuola Grande de San Rocco
Tintoretto,
Sculpture-paraffine de Urs Fischer, Arsenal
Christoph Schlingensief, Pavillon de l'Allemagne, Gardini
Andréas Erikson, Pavillon des Pays Nordiques, Gardini
Hans Op de Beek (Belgique), Nouvel Arsenal
Tabaimo, vidéo
Diohandi, Pavillon de la Grèce, Gardini
Le groupe Gelitin, happening dans les jardins du Gardini
Christian Boltanski, mise en scène à l'École de Musique Benedetto Marcello
