Lumières et ombre

Simon Njami, Mars 2011

A propos de la triennale « Salon Urbain Sud » de Doual’Art, Cameroun
la triennale de Luanda, Angola
la biennale Picha à Lubumbashi, RDCongo
et hommage à Goddy Leye


Cette fin d’année s’annonçait plutôt belle. Prometteuse, pleine d’espoir. Un automne radieux. Pas un de ces automnes d’ici, non, mais un automne de là-bas où il n’y a pas d’automne. Un automne où le soleil brille et où la chaleur force les amateurs de bière à se réfugier à l’abri de la climatisation capricieuse des débits de boissons. Dans ces pays-là, les saisons se déclinent selon la volonté de la pluie et, économes des choses de la nature, les autochtones se sont contentés d’en retenir deux : la saison sèche et la saison des pluies. Bref, l’automne fut une manière de feux d’artifices, un jeu de piste dont les jalons étaient figurés par des événements artistiques qui avaient en commun la volonté d’établir un discours endogène et le souci d’un public dont le rapport à l’art contemporain est complexe, voire parfois distant. L’honnêteté, toutefois, me contraint de signaler que, quelle que puisse l’objectivité dont je pourrais essayer de faire, mes remarques seront subjectives et définitives. Des opinions. Pas une exégèse scientifique des mouvements culturels en Afrique. Je suis en totalité lié aux événements qui vont suivre. Soit comme parmi les acteurs principaux, soit comme second rôle, camarade de l’ombre et de réflexions souterraines. Je ne puis, comme vous l’aurez compris, qu’encenser des initiatives que j’ai encouragé et soutenu. Les âmes sensibles que gênerait l’exercice dans lequel je vais me plonger sont priées de fermer leurs chastes yeux. C’est facile. L’automne, donc. Un automne merveilleux qui m’a jeté sur les routes, comme souvent l’automne qui, avec l’été, semble être la saison idéale pour les arts. Bien toujours est-il que je suis toujours sur les routes à cette période-là, et qu’après un séjour à Santo Domingo pour assister à la renaissance de l’ancienne biennale de Caraïbes transformée en triennale j’ai atterri à Luanda. Je triche un peu avec la chronologie, mais elle n’a pas tant d’importance que cela. Si ce qui compte c’est le contenu.

La première étape du périple fut Luanda, en Angola où s’ouvrait en septembre, avec une extrême discrétion, la seconde édition de la triennale qui a emprunté son nom à la capitale angolaise. Dès l’aéroport (il faudra un jour que quelqu’un écrive un texte sur ces ports qui représentent aujourd’hui les portes des pays et notre impression sur un lieu), j’ai senti cette effervescence, cette envie de faire vite et de rattraper le temps. Il est des villes, et Luanda en fait définitivement partie, qui ont la faculté de vous surprendre par la vitesse à laquelle elles grandissent, s’épanouissent. La guerre (d’abord pour se libérer des Portugais ensuite pour savoir qui régnerait sur le pays) qui a ravagé le pays pendant des décennies a sans doute son rôle à jouer dans les mentalités et les projections que l’Angolais a de lui-même. Il faut sans doute rebâtir, bâtir, vite. Effacer les traces douloureuses des querelles fratricides et imposer l’image d’un pays enfin réconcilié avec lui-même. C’est dans ce contexte que Fernando Alvim, sitôt la paix signée, a fait ses bagages et quitté Bruxelles dans laquelle il vivait jusqu’alors. Il voulait participer à cette nouvelle aventure. Apporter son concours à ce rêve collectif qui n’est pas sans rappeler la Naissance d’une nation. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait, qu’il s’agit. Construire une nation qui n’ait pas à souffrir des séquelles du passé et qui s’inscrive pleinement dans les défis d’un monde contemporain en perpétuelle mutation.

Et quel domaine interroge la contemporanéité plus que l’art ? Quel domaine aborde les questions sociétales d’éducation, de définition de soi, d’étant-dans-le monde, plus que l’art ? Alvim est un artiste. Il était inévitable que ce soit dans ce domaine qu’il exerce l’expérience, en taille réelle, des stratégies imaginées au long des années écoulées en Europe. Le choix d’une triennale a été vite arrêté. C’était le rythme qui s’adaptait le mieux à la gestion du temps et des problèmes structurels et organisationnels qu’il faudrait résoudre. Il s’agit de partir de rien. De bâtir à partir du néant, dans un pays où l’urgence était de consolider la paix et de rattraper le temps perdu dans tous les domaines. A définition de l’événement également fut l’une des questions à résoudre. Là encore, le doute n’existait pas : il ne s’agirait pas de l’une de ces nombreuses grandes messes internationales où l’on retrouverait les mêmes acteurs, mais d’un événement endogène, d’abord destiné aux Angolais. Un événement ambitieux qui, dans le même temps où il s’attacherait à montrer la création contemporaine, créerait également les conditions de sa réception dans un pays pour lequel il ne s’agissait pas nécessairement d’une priorité. D’où la discrétion de la triennale de Luanda dont, dans les milieux spécialisés, on ne sait jamais si elle a eu lieu, ou si elle aurait lieu. Quant aux habitants de Luanda, ils auraient du mal à ne pas être informés. Pendant trois mois, la triennale occupe la ville en créant des expositions, des concerts, des mises en scène, des conférences qui traduisent une boulimie que l’on ne peut pas toujours comprendre, lorsque l’on ne connaît pas le contexte. Et lorsque l’on parle de discrétion, il est toujours bon de se poser la question de la définition même de cette discrétion. Ce qui est défini comme « discret » dans le monde de l’art, est ce qui ne parvient pas aux oreilles du centre névralgique de la grande mafia mondiale ou encore ce qui existe en dehors de ses fourches caudines et selon des règles qui ne répondent pas à celle qu’il a édicté. C’est exactement la définition de la triennale de Luanda dont l’objet premier est de s’adresser aux Angolais. Pas de grande messe internationale avec en invités vedettes tous les « usual suspects » du circuit, mais une manifestation intimiste à laquelle ne sont conviés que ceux qui, par leur travail, ont démontré qu’ils avaient une vision du monde élargie, et non des idées reçues vieillottes. Alvim  est très clair là-dessus : il s’agit d’une volonté claire de s’inscrire hors du circuit convenu du milieu de l’art international, de fabriquer une manifestation organique et endogène ; un moment qui ne soit pas simplement à inscrire dans un agenda, entre Venise et Kassel, mais un moment pour les Angolais d’abord. Et que ceux que cela pouvait intéresser, au-delà des frontières, viennent voir. La manifestation, qui devait s’achever en décembre par un concert de Pascal Lokua-Kanza avait un programme pléthorique : il ne s’agit pas simplement pour Alvim de continuer à familiariser le pays avec l’art contemporain, mais de réussir une manifestation populaire pluridisciplinaire qui associe toutes les formes de création, de la musique, du théâtre, du cinéma… Un programme presque trop riche, dont le moment plastique était représenté par l’exposition d’une partie de la collection Dokolo. Au-delà des spectacles et des expositions, l’équipe de la triennale avait dû réhabiliter de vieux bâtiments laissés à l’abandon et qui, une fois opérationnels, étaient rendus à leurs gestionnaires traditionnels. Depuis le temps où, à Bruxelles, Alvim avait ouvert le Centre d’art Camouflage, c’est bien la même quête qu’il poursuit, de concevoir une continent africain qui n’aurait rien à envier à d’autre, qui cesserait de chercher ses modèles à l’extérieur et qui retrouverait la fierté de faire, d’essayer, de se tromper, peut-être, mais d’essayer encore, en harmonie avec une terre, harmonie sans laquelle il ne saurait y avoir d’appartenance négociée au monde. Et qu’importe le trop-plein, lorsque l’on a vécu trop longtemps dans le vide.

C’est encore un sentiment de vide à combler qui a donné naissance, dans une région pas très éloignée de l’Angola, une terre cousine, sur laquelle on retrouve parfois les mêmes langues ancestrales et les même visages, à la Biennale Picha. De Lubumbashi, où se déroulait l’événement, je ne conservais plus aucun souvenir. Une vague chambre d’hôtel, quelques bâtiments coloniaux, un musée vide, une école des Beaux-Arts en décrépitude. J’y retournais avec une mémoire vierge, sans référence, si ce n’est celles que, malgré moi, je trimballais de Kinshasa. Dès l’aéroport, je sens que je vais vivre un moment particulier. Sammy Baloji et une partie de l’équipe son assis à l’ombre d’un arbre. Il n’y a aucun parasol pour protéger les différentes buvettes qui accueillent les voyageurs. On m’expliquera plus tard que c’est par un décret officiel que les parasols sont interdits aux abords de l’aéroport ; question de sécurité. Dans cette ville, capitale de la province du Katanga, dont je me souviendrais plus tard qu’elle était plus proche du Zimbabwé et de la Zambie que de Kinshasa, l’idée de culture contemporaine débarrassée de tous les tralalas nationalisto-exotiques est une gageure. Une improbabilité monumentale. Pourtant, Sammy Baloji et ses amis, au premier rang desquels Patrick Mudekereza, affirment qu’il existe quelque chose de vibrant et d’original dans cette ville dont les terrils de la Gecamine ne sont pas parvenu à venir à bout. Le souffle est toujours là. Et c’est pour ranimer sa flamme que les deux amis, en franc-tireur, en snipers qui n’avaient rien à perdre, ont décidé d’inventer Picha. Là encore, nous sommes en octobre, il s’agit de la seconde édition. La première s’était déroulée sous la forme d’un workshop qui réunissait des vidéastes et des écrivains, dans l’idée d’établir une collaboration et des échanges entre deux formes qui n’étaient pas forcément compatibles. L’édition 2010 se concentrait elle sur la photographie et la vidéo. Grands tirages disposés selon un parcours historique à travers la ville, projections le soir dans des lieux emblématiques, devant des bâtiments symboliques, dans des quartiers populaires. Ici, c’est l’énergie déployée par ces « amateurs » au grand cœur qui est admirable. Ils sont partout. Pas assez nombreux, pas assez qualifiés, mais portés par cette urgence de faire qui, à la fin, vaut les budgets les plus grands. Ici encore, le grand monde, celui au-delà des limites de la région n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est de donner à la ville et à ses habitants un sentiment de fierté. De les éveiller à la potentialité qui est ouverte dès lors que l’on décide de se définir soi-même. Les vernissages, à cet égard, étaient emblématiques. Dans tel terrain vague, les riverains venaient vers nous, d’abord méfiants, puis de plus en plus libres. Les questions soulevées ne manquaient pas de pertinence : pourquoi mettez-vous des photos ici alors que c’est sale ? Travaillez-vous pour le gouvernement ? Et il fallait répondre. Établir un dialogue improbable pour expliquer la philosophie de la manifestation. L’objectif ? Eveiller les regards. Redonnez une conscience de la ville à ses habitants, avec les moyens du bord, avec les tensions et les éclats de rire. Avec une liberté retrouvée. Une liberté qui s’exprime envers et contre tout, tous. Et la beauté de tout cela, celle qui donne envie de faire taire tous les afro-pessimistes, c’est que ce sont deux gamins qui ont décidé de mettre leur énergie et leurs faibles finances au service d’une utopie en œuvre. Afin de rendre palpable un rêve qu’ils ont longtemps porté en eux.

Le rêve de Marylin Douala-Bell et Didier Schaub était déjà quant à lui, depuis de nombreuses années, ancré dans une réalité concrète, une réalité sociale et citoyenne. Avec Doual’art, ils avaient commencé, dès les années 90, a définir le contour de pratiques qui se situaient à la frontière entre un art d’affirmation et l’art contemporain. Tout au long de leur « combat », ils ont privilégié les actions ancrées dans une réalité sociale aux actions purement esthétiques, travaillant à une transformation globale de l’environnement qui était le leur, en utilisant les outils de la création contemporaine. Ils ont ouvert une galerie, monté des workshops et, après un travail acharné, sont parvenus à convaincre les autorités de la ville de la pertinence de leur démarche. Leur première grande réalisation fut l’érection de la Nouvelle Liberté, une œuvre de Francis Sumegné, sur l’un des carrefours les plus fréquentés de Douala. Lorsque j’ai débarqué au Cameroun, pour la seconde édition de la triennale SUD, je savais que je les trouverais à pied d’œuvre. Paulin, Maud et toute l’équipe couraient à travers la ville, assistant les artistes, réglant les problèmes administratifs. Quant à moi, toujours ce curieux mélange de sentiments : le Cameroun me demeure une énigme qu’il faudra bien que je résolve un jour. Mais ce n’est peut-être ni le lieu ni le moment pour m’étendre sur l’amour-haine qui me lie à ce pays. J’ai découvert, en travaillant sur SUD 2010, que la Douala était l’une des villes au monde à détenir le plus haut taux d’hydrométrie. Pourtant, l’accès à l’eau potable y est problématique. L’eau, d’une manière générale y est un problème. Didier et Maryline ont donc décidé d’en faire le thème de cette édition. La liste des artistes ayant contribué à l’événement serait trop longue pour que je la détaille. Il y avait les artistes locaux qui, coaché par Didier Schaub, ont réalisé les liquid-projects. Puis les artistes internationaux, parmi lesquels deux Camerounais, Bili Bidjocka et Pascale Marthine Tayou, des Français, des Belges, des Hollandais, des Italiens, des Sud-Africains, des Kényans…

Au-delà de la thématique, le principe était de donner l’occasion à tout ce monde de réfléchir sur ce que peut être un art public. Non pas un art officiel commandité par les autorités, mais un art organique, qui, sans renier sa fonction esthétique, épouserait un espace en travaillant avec les habitants des quartiers, en les faisant participer à la réflexion et parfois même, à l’édification d’une œuvre pensée in situ. Porter un jugement sur cette troisième manifestation, comme pour les deux précédentes, au reste, m’est impossible. Il est difficile d’être juge et partie. Mais l’impression forte que j’en ai conservé, c’est que l’art n’est finalement pas ce qui est le plus important. Ce qui compte, c’est l’aptitude à créer des moments de partage et, j’ose le mot, de communion. Chaque dévoilement d’œuvre fut une découverte, une leçon d’humilité et d’empathie. Dans des quartiers à l’abandon où, avant de penser à l’esthétique, on devait trouver les moyens de résister à la rigueur du temps, ces moments de réflexion sur soi et sur son environnement, ces rencontres improbables entre des êtres (les artistes) sensément égocentrés et préoccupés uniquement par eux-mêmes et des citoyens enchantés ou sceptiques, a apporté la preuve, si besoin en était, qu’il est encore des créateurs dont la seule préoccupation n’est pas le cours du marché ou la splendeur de leur nombril. Pour mettre en musique cette fête, car c’est bien de cela qu’il s’est agit, un groupe de commissaires a prêté main forte à la conception et à l’organisation : Koyo Kouoh et Elvira Dyangani, deux femmes exceptionnelles dont l’engagement pour le continent africain ne cesse de me surprendre.

Entre deux vernissages, il y avait les boîtes de nuit de New Bell, les petits maquis où je retrouvais avec le même plaisir la faune artistique camerounaise. Sur la presqu’île de Bonandalé, j’ai visité la future galerie de Joël M’padooh, et discuté de ses projets avec Goddy Leye, qui tenait dans ses bras son nouveau-né. Face à la mangrove, nous avons parlé d’avenir, de la nécessité pour les artistes de forcer leurs destins et de laisser à ceux qui viendront, une base sur laquelle s’appuyer. Joël emboîtait le pas de Goddy qui, avec sa Factory, était parvenu à imposer un lieu alternatif pertinent, malgré les moutmouts qui, le soir tombé, vous suçaient tout le sang.

J’ai quitté le Cameroun le cœur plein de lumière. Une certaine fierté de voir ce que, dans des conditions toujours difficiles, des êtres décidés étaient capables de produire. L’avenir ne semblait plus un vain mot, malgré le presque vieillard qui, depuis Yaoundé, était sensé y veiller.

Et puis l’ombre. Un samedi matin de février. Un texte bref. Comme seule la nouvelle technologie peut les produire : Goddy Leye est mort.

Vue de Luanda, Angola, 2010

Vue de Luanda, Angola, 2010

Espace d'exposition de la 2e triennale de Luanda, Angola, 2010

Espace d'exposition de la 2e triennale de Luanda, Angola, 2010

The Merchant of Venice, Kiluanji Kia Henda, photographie, 2010

The Merchant of Venice, Kiluanji Kia Henda, photographie, 2010

Rencontres de Picha, biennale de Lubumbashi, RDCongo, 2010

Rencontres de Picha, biennale de Lubumbashi, RDCongo, 2010

Performance d'Hervé Yamguen, Douala, Cameroun, 2010

Performance d'Hervé Yamguen, Douala, Cameroun, 2010

Pascale Marthine Tayou et Simon Njami, Douala, Cameroun, 2010

Pascale Marthine Tayou et Simon Njami, Douala, Cameroun, 2010

Rina Ralay-ranaivo et Alain Polo la nuit à Douala, Cameroun, 2010

Rina Ralay-ranaivo et Alain Polo la nuit à Douala, Cameroun, 2010

Dessins d'Hervé Yamguen, Douala, Cameroun, 2010

Dessins d'Hervé Yamguen, Douala, Cameroun, 2010

Espace d'exposition de Doual'art, Cameroun, 2010

Espace d'exposition de Doual'art, Cameroun, 2010

Visa-je, Goddy Leye, installation vidéo, 2000

Visa-je, Goddy Leye, installation vidéo, 2000

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