Apologie de l'Apocalypse
ou Traité du Désespoir ?

Jean-Loup Pivin, décembre 2008

Kinshasa. Lundi dans la boue jusqu’au bout de la ville. Presque dans la campagne verdoyante, une colline après la cité universitaire, plusieurs franchissements du vieux taxi dans des mares d’eau qui transforment contre toute attente la machine en véhicule amphibie. Et moi de me dire bêtement, je ne sortirai pas de la voiture si… La voiture s’arrête en limite d’une cassure nette de la route que l’on retrouve en morceaux plusieurs mètres plus bas. Francis Articlaut, le dentiste kinois collectionneur de tout, et moi descendons à pieds environ 500 mètres de la route effondrée dont il reste parfois un paquet de goudron en champignon sur un pied de terre.

De jeunes artistes issus de l’Académie des Beaux Arts regroupés dans un collectif appelé SADI (Solidarité des Artistes pour le Développement Intégral) nous invitent visiter le « village de l’érosion » de Mont Gafula, dont les maisons s’écroulent à chaque grande pluie. Impressionnant ce décors ruinique. Trésor Mukonkole, Yves Sambu, Kruchna Mongovo-Masangila que j’avais déjà rencontré, Alain Nzizi Polo et Fransix Tenda peignent sur des pans de murs isolés et des maisons sur le point de s’effondrer. Un dédale de chemins rouges est surplombé par ces pans de murs et maisons en équilibre que l’on sait instables autant qu’on en éprouve le sentiment.
Les regards portent vers le ciel vraiment très gris. Nous sommes à la saison des pluies. Le chemin est le lit de cours d’eau spontanés dans ce quartier à flanc de collines dont aucun assainissement n’a jamais été réalisé. On monte, on descend, on croise un petit marché et son école dont la moitié est déjà tombée dans les ravins et dont l’autre moitié est couverte des dessins de nos amis SADI que « la population » complète de ses commentaires lors de séances communes. Des gens partout s’affairent avec des sacs de sable pour diriger l’eau hors de la butte de leur maison. Ces mêmes sacs sont posés pour reconstituer des chemins, des marches sur des pentes d’un jour. Pour continuer à vivre. L’angoisse est partout perceptible avec la menace de la prochaine pluie. Nous arrivons à la maison de Trésor Mukonkole qui a embarqué ses copains de promotion de l’Académie des Beaux Arts à intervenir sur ce quartier. Parfois la population ne comprend pas et croit qu’ils ont reçu de l’argent pour faire cela, alors qu’il ne s’agit que de leur engagement dans une vision où « l’art » doit apporter à la population et sortir des « méchantes » galeries de la ville. On sent la puissance des éléments, l’impuissance de la population et plus encore celle des pouvoirs publics qui régulièrement viennent faire des discours pour qu’il ne se passe rien.

A quoi sert vraiment ce travail engagé ? Je ne sais pas sinon plus une apologie de l’apocalypse qu’un traité du désespoir. Et c’est probablement pour cela que je prends ce clavier pour noircir quelques pages. Le décor est si théâtral que j’en oublie le drame tant le drame se met seul en scène. Le travail de nos artistes en souligne l’effet. Travail lui aussi lié à l’éphémère car les dessins et les peintures tombent avec les murs qui les supportent pour former ces tas de briques qui se perdent dans la terre rouge pour se mêler à l’eau et fabriquer un tourbillon diabolique de matières ravageuses. Dans les peintures, parfois des mots dénoncent et beaucoup plus rarement implorent dont ce misérable « svp, aidez nous ». J’ai l’impression de vivre la métaphore de la cité, celle de Kinshasa mais aussi celle de toutes les cités des hommes. Mon Dieu que c’est beau cette image du dérisoire de la temporalité humaine, ici dans un film accéléré, dont soi-même peut faire partie comme un tas de parpaings noirs. Ce n’est certainement pas la pitié que je ressens ou le devoir de « donner », je sens une autre nécessité, celle de vivre, celle de sentir la peur, celle de sortir de ma tête. Je ne peux rien partager d’autre et encore moins jouer au bon samaritain malgré ma couleur de peau qui fait croire à certains que j’arrive avec des solutions.

Au retour un peu précipité par notre inquiétude du temps, la pluie a commencé à tomber. Nous sommes remontés jusqu’à la route effondrée où commence le village du désespoir, mais encore à 500 mètres de la voiture arrêtée au premier effondrement de la route. La pluie devient vite une averse infranchissable. Nous nous réfugions sous un auvent d’un ganda, un bar de fortune, la dernière maison debout avant la grande faille qui a emporté définitivement le reste de la route.  La route de l’eau a changé de chemin, emportant quelques mètres cubes de terre créant des falaises de plusieurs mètres de hauteur. Les routes de l’eau en furie deviennent les routes des hommes qui oublient à la saison sèche l’eau pour ne croire qu’à la route de l’homme. Les parcelles se vendent toujours dit-on ici. Ce n’est pas du vent, mais de l’eau. Les gens crient cherchant leur enfant. Des codes-cris sont lancés dés qu’il y a menace d’effondrement d’une maison. Un quart d’heure ? Non près de deux heures que nous attendons voir gonfler l’eau qui devient torrent infranchissable. Une maison vient d’être emportée. Tout le monde regarde. Parfois un rire, ce genre de rires qui ne sont qu’une façon de dire sa peur, son angoisse. Les regards sont durs. Un pan de terre de la faille disparaît.

La pluie diminue. Tous ceux qui attendaient reprennent la route cachée sous un film d’eau dont on ne connaît pas l’épaisseur. Je m’enfonce plusieurs fois dans des trous d’eau jusqu’au mollet. Je suis pris d’un fou rire impossible. Les gens que nous croisons rient aussi on voyant deux Mundélés (blancs) dans cette boue. Il est probable que nous n’avons rien à faire là. En fait personne n’a rien à faire là. La plupart des passants à contre courant, avancent vite pour descendre dans leur maison, en espérant qu’elle soit toujours là et que la famille soit aussi là, entière. Je comprends maintenant mieux ce lieu qui nous aurait été moins sensible sans la pluie et la crainte que l’endroit où nous attendions sa fin s’effondre. Un pan de la maison était déjà parti en amont. En aval les autres maisons étaient descendues de plusieurs mètres pour former un amas de gravois.
Deux jours après j’ai appris que le ganda dans lequel nous nous étions abrités s’est effondré lui aussi.

Finalement nous n’avons pas vu d’œuvres, mais vécu une expérience. Pourrait-on dire qu’elle est artistique ? Probablement puisque nous ne serions jamais venus si ce n’était les artistes qui nous l’avaient demandé. Jouer à ce point avec le drame humain serait détestable si nous ne l’avions pas vécu, quelques minutes certes au regard des mois qui passent. Dire que la souffrance a toujours été une attirance, une expression du monde des formes… quelle qu’elle soit, est-il nécessaire ? A-t-on le droit de jouer avec l’esthétique de la mort et du désespoir des autres ? N’est ce pas du ressort de l’imagerie de l’art engagé et de la photographie « humanitaire » qui accumulent depuis des décennies images sur images du désastre humain ? Pourtant pas une seconde je n’ai eu pitié, j’ai simplement senti une angoisse que je ne pouvais partager qu’un moment insignifiant par rapport à la permanence. La beauté du désastre qui vous surprend, la fatigue des muscles qui vous empêche d’avancer, le tournis d’un discours rationnel sur l’irresponsabilité des politiques qui n’a plus rien à faire ici, je suis épinglé comme un vieux papillon dans une boite égarée. Je suis venu rencontrer cinq jeunes artistes « en résidence » dans la maison de l’un d’entre eux, Trésor Mukonkole. Sa maison en ciment de quelques pièces et sa véranda a l’air solide, bien implantée. Si autour de la maison tout s’effondre, elle partira aussi. Mais pas tout de suite. On se sent en sécurité. Nous avons regardé aussi des dessins, des petites sculptures en papier scotché, des peintures.

C’est au retour de ce havre, que nous avons senti, sous la pluie, dans l’attente, ce que les formes veulent dire, surtout quand elles se confrontent à la nature si fortes et ravageuses. L’engagement contre la nature, contre la Nature, contre l’idée même que la Nature ait le dernier mot, s’effrite et s’effondre laissant le choix entre l’extase de l’apocalypse et le désespoir de la fatalité. Et le sentiment se mêle, tout s’étant confronté – malgré nous – à ces moments rares où nous ne sommes plus rien, voyant tomber le dernier dessin dans le torrent. C’est la nuit que seuls les phares de la voiture éclairent. Dans le taxi, entièrement trempés et boueux, nous cessons de rire. La voiture traverse lentement le campus universitaire pour éviter le passage dans des mares désormais infranchissables. Les lumières de la ville pales et rares transforment les piétons pressés en ombres noires et aveuglées, encadrées par la vitre de la voiture.

© Photo Collectif Sadi

© Photo Collectif Sadi

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