Promenade en Terre Sainte

Simon Njami, janvier 2010

À chaque fois que je reviens en Israël, je me trouve partagé entre une multitude de sentiments complexes. Ce petit bout de terre porte en lui tellement de contradictions, tellement d’absurdité et de rêve… Et Dieu ! Même l’idée de Dieu semble être soumise aux contingences de la géopolitique contemporaine.  Il n’est que de marcher dans les rues tortueuses de la vieille ville de Jérusalem pour être saisi par un malaise ontologique. L’omniprésence divine est asphyxiante. Et ses différentes manifestations, toujours ou souvent opposées les unes aux autres, me rejettent dans un doute qui, au vrai, ne m’a jamais quitté : comment un être supérieur doté de la moindre parcelle de lucidité pourrait-il être à l’origine de cette frénésie mortifère ? Cette paralysante, cette hystérique débauche de foi ne serait-elle pas là uniquement pour masquer l’absence, le vide ? Ce même vide glacial, sidéral que j’allais éprouver en découvrant les premières images d’une Haïti dévastée ? Mais voilà que je m’égare. Haïti n’avait rien à voir avec mes notes de voyage. Elle s’est invitée à l’improviste, s’est imposée à ma conscience.

Quoiqu’il me soit arrivé à de nombreuses occasions de concevoir Israël comme une île, comme un endroit clos. Une île qui, plutôt que d’être circonscrite par les limites de l’eau, se trouve à la croisée d’étendues exogènes. Cette géographie qui ne doit pas uniquement se lire de manière physique, influence naturellement le comportement de ceux qui se trouvent à la croisée de ce chemin. Un carrefour qui, à force d’être raconté, rêvé, revendiqué, jalousé, en est devenu une fiction : un espace qui conjugue la matérialité historique à un rêve messianique, où le choc de la rencontre entre la raison et la passion provoque des explosions insupportables à l’âme humaine. La seule manière de briser ce cercle infernal dans lequel le mythe le dispute à la réalité brutale de l’histoire est la schizophrénie. Comment être prisonnier d’un espace dont on a soi-même dessiné les contours ? Comment être l’architecte de son propre enfermement ? Ou, comment vivre hors-les-murs, lorsque la peur est là, omniprésente, débilitante ? Lorsque l’on est prisonnier d’un espace confiné, il reste la parole, l’intelligence des mots et des formes qui, seules, peuvent nous permettre de voyager au-delà des frontières réelles et imaginaires qui nous enferment et, parfois, nous définissent. C’est de la tension entre le dedans et le dehors – qu’il faut entendre ici de manière à la fois physique et psychologique-, que pourrait venir une quelconque lueur d’espoir.

C’est de cette tension, et uniquement d’elle, que pourront se concevoir de nouvelles alliances. Le cosmopolitisme est opposé à la notion de pureté. Les grandes cités et la vieille Europe se trouvent en proie à réflexion qui, soudain, prend un accent universel, une fois débarrassé de la gangue épaisse de l’historicité. Les débats qui sont apparus depuis quelques années en France illustrent bien le mouvement du monde et de la problématique de l’identité qui ne peut plus se concevoir par rapport à un territoire donné. Un état qui s’est bâti sur les trois mots issus de sa Révolution, liberté, égalité, fraternité, en est aujourd’hui à se poser des questions sur la définition d’une identité nationale. Or, depuis que les banlieues se sont mises à brûler, sous le coup de l’exaspération de jeunes français « issus de l’immigration » qui avaient le sentiment d’être les laissés-pour-compte de la République, et que leurs origines ne leur permettraient jamais d’accéder à une pleine citoyenneté, la réponse publique a connu des chemins étranges. L’intégration qui a été le maître mot de la stratégie faisait étrangement penser à la mise en garde de Stuart Hall à un étudiant des Caraïbes au cours d’une conférence qui nous avons réunis à Londres: méfiez-vous ! Chaque fois qu’ils vous parleront d’intégration, ils ne penseront qu’à votre désintégration. C’est-à-dire, la perte d’une identité originelle. Si une nation comme la France se trouve en proie à ce genre de questionnements, comment éviter les remous qui secouent Israël ? Le problème des réponses politiques à ces questions est la confusion qui se glisse trop souvent dans les débats. Ainsi, en France, le Ministère de l’Identité nationale (on se croirait revenu à la période de Vichy) se trouve-t-il flanqué du terme immigration. Comme si d’emblée, le gouvernement établissait un raccourci entre deux phénomènes qui ne peuvent pas être systématiquement liés. Confondre la nationalité et l’identité renvoie nécessairement à des impasses conceptuelles. Alors qu’une nationalité est volatile, changeable, multiple, l’identité est la nature même de ce qui définit un individu. Et cette identité-là ne peut pas être envisagée comme une matière inerte et figée qui obéirait à des règles préétablies. L’identité a toujours été, et plus encore au vingtième siècle, une notion fluide, en construction permanente, qui évolue au gré des expériences, des rencontres, des découvertes. L’on peut, par exemple, parler d’une identité citadine qui s’opposerait à une identité agraire : un artiste africain invité à une triennale qui se déroulait au fin fond d’un village japonais découvrit ainsi que les paysans de son village, au Cameroun, avaient plus de choses en commun avec les paysans japonais qu’il découvrait qu’avec lui-même qui se définissait par l’espace urbain.

L’espace urbain est une espèce de melting-pot au sein duquel tous les particularismes, quelle que puisse être leur originalité, se trouvent annulés par le fait que, précisément, la ville n’est faite que de particularismes. La ville n’autorise aucun enracinement et représente l’espace nomade par excellence. L’espace au sein duquel toute la nation, va se retrouver et connaître une neutralité que l’on ne peut pas expérimenter dans un village. Chaque citadin, pour reprendre une vieille expression, est un paysan qui a traversé la ligne de démarcation et qui s’est trouvé investi d’une identité modifiée. De la même façon, Israël pourrait-il être perçu comme une immense mégapole à l’intérieur de laquelle les différences pourraient s’estomper au profit d’un facteur commun, d’un signe de reconnaissance transversal et trans-ethnique. Si nous poursuivons la métaphore jusqu’au bout, Israël est une capitale complexe : il s’agit d’un fantasme à l’intérieur duquel chacun est un étranger. Le peuple juif éparpillé qui y a élu domicile ne présentait pas d’autre unité que l’utopie d’une terre promise et le rêve d’un territoire qui le mettrait à l’abri des vicissitudes de l’histoire. Les identités qui y ont été contraintes à cohabiter présentaient autant d’antagonismes que l’on peut en retrouver dans les cultures les plus éloignées. Il y avait ceux venus de l’Europe de l’Est, ceux d’Afrique du Nord, et plus récemment, ceux venus d’Afrique. Avec des diversités culturelles criantes, entre les pieux et les athées, les introvertis et les extravertis, il leur a fallu trouver un modus vivendi qui leur permette de vivre ensemble. Les Arabes, les Palestiniens, représentaient un autre groupe avec lequel il fut moins facile de cohabiter dans la mesure où ils représentaient les autochtones qui étaient soudain perçus par les migrants comme des adversaires. Le poids de l’histoire qui d’un côté a créé une unité artificielle a, de l’autre, fabriqué des antagonismes liés à des revendications territoriales et religieuses. Pourtant, en ce troisième millénaire, force est de constater que si les habitants d’Israël partagent quelque chose en commun, c’est précisément cette étrangeté qui devrait permettre, plutôt que de créer des clivages héréditaires, de fonder un nouvel ensemble qui ne serait pas la victime des cicatrices passées. Si cette réalité nouvelle est difficilement envisageable par des êtres qui se réfèrent encore à la nation comme élément fondateur, elle devrait être beaucoup plus facilement adoptable par les artistes qui sont, par essence des apatrides.

La notion de bâtardisation chère aux penseurs de la créolité, est étroitement liée à celle de cosmopolitisme. La pureté, longtemps revendiquée par les uns et les autres, avec les conséquences que nous connaissons, ne peut plus représenter un paradigme contemporain. Dans un monde où il devient de plus en plus difficile de discerner les influences, il serait stupide de garder les yeux braqués sur un vain idéal. Il faudrait mieux prendre la mémoire comme un élément dynamique et fictionnel. Les Noirs Américains ne sont pas parvenus à se faire passer pour des Africains et ont dû rebâtir, sur les ruines d’une mémoire défaillante, une nouvelle histoire qui se trouve aujourd’hui confirmée dans le flux et reflux perpétuel qui unit l’Afrique avec sa lointaine diaspora. Ainsi, le cosmopolitisme qui était vécu il n’y a pas si longtemps comme une faute de goût est devenu l’apanage de chacun. La tache, pour reprendre le titre d’un des romans de Philip Roth est devenue le signe distinctif d’une humanité nouvelle. Cette humanité nouvelle s’appuie sur une mémoire consciemment ou inconsciemment reconstruite pour accéder à d’autres formes de narration. Partant du principe que toute réalité n’est rien d’autre qu’une construction mentale et culturelle, l’artiste n’aurait qu’à s’adosser à cette réalité virtuelle pour donner du sens à ce qui n’en a pas, c’est-à-dire, en d’autres termes, ajouter de la confusion à la confusion.

C’est le message que douze artistes africains réunis dans l’exposition « A Collective Diary » ont apporté en terre sainte. Certains journalistes un peu perdus ne comprenaient pas cette simple évidence à laquelle il a fallu les initier : l’Afrique est un continent diasporique, un bouillon de culture, une virtualité objective. Sa forme physique n’est pas ce qui la définit, et sa géographie serait encore moins capable de définir ses habitants ou les artistes qui en sont issus. Parce qu’ils vivent chacun leur « identité » non pas comme une imposition ou une fatalité, mais comme un mystère avec lequel ils entretiennent un rapport très intime. Ainsi les Israéliens qui regardaient tous ces nègres plus ou moins sombres, plus ou moins clairs avec la distance de l’altérité (eux qui représentèrent pourtant la quintessence de l’altérité) se sont-ils surpris à découvrir leurs propres reflets dans des œuvres qu’ils pensaient conçues à des milliers de lieues de leurs préoccupations. Douze artistes, douze voix à la fois semblables et différentes pour rappeler à tous ceux qui l’auraient oublié que la magie se niche dans l’humanité et nulle part ailleurs.

Elle se niche dans les fictions personnelles que nous réinventons au fil du temps et qui, miraculeusement, trouvent leur juste place dans le grand théâtre des fictions collectives. Mais que l’on ne s’y trompe pas. Dans toute fiction, qu’elle ait pour point de départ le collectif ou qu’elle soit, au contraire, inspirée par l’intime, il existe un regard. Et ce regard est, en fin de compte, la seule chose qui puisse donner l’illusion d’une communauté. On ne devrait jamais mourir pour une fiction, quelle que puisse être sa proximité avec la réalité.

Simon Njami, janvier 2010

"A Collective Diary" janvier/avril 2010
Exposition de Simon Njami et Mikaela Zyss
Herzliya Museum of Contemporary Art, Tel Aviv, Israël.

EL ANATSUI (Ghana), Area B, 2007, aluminium & copper wire, 140x236in, courtesy Collection A;D; Mirvish, Canada

EL ANATSUI (Ghana), Area B, 2007, aluminium & copper wire, 140x236in, courtesy Collection A;D; Mirvish, Canada

MOSHEKWA LANGA (South Africa), You Will Find Us Mixed, 2008, mixed media on paper, 106x75,5cm

MOSHEKWA LANGA (South Africa), You Will Find Us Mixed, 2008, mixed media on paper, 106x75,5cm

INGRID MWANGI ROBERT HUTTER (Kenya), Dressed Like Queens, 2003, video installation 21'35

INGRID MWANGI ROBERT HUTTER (Kenya), Dressed Like Queens, 2003, video installation 21'35

JOEL ANDRIANOMEARISOA (Madagascar), Untitled, 2008, cigarette paper pasted on canvas, 46x38cm

JOEL ANDRIANOMEARISOA (Madagascar), Untitled, 2008, cigarette paper pasted on canvas, 46x38cm

ZWELETHU MTHETHWA v(South Africa), untitled (serie Sugar Cane), 2003, chromogenic print, 59x76,5in, courtesy Jack Shainman Gallery

ZWELETHU MTHETHWA v(South Africa), untitled (serie Sugar Cane), 2003, chromogenic print, 59x76,5in, courtesy Jack Shainman Gallery

BILI BIDJOCKA (Cameroon), Enigma #1, 2009

BILI BIDJOCKA (Cameroon), Enigma #1, 2009

MICHELE MAGEMA (DRCongo), Dis, dis moi comment on dit nature morte… 2006, video

MICHELE MAGEMA (DRCongo), Dis, dis moi comment on dit nature morte… 2006, video

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