Nouvelle photographie au Cambodge
Pascal Martin Saint Leon, décembre 2009
Créer un festival alors qu'il n'y a pas de public local, ni tout au plus quelques passionnés, sinon les officiels des inaugurations et parfois quelques journalistes ! On retrouve souvent ce schéma de salles d'expositions vides de tout public une fois les premières heures passées, ici Phnom Penh, là Bamako (même si c'est le point de rendez vous des photographes africains), ailleurs Lianzhou (festival photo de première importance en Chine)… Pour le directeur, il n'est souvent pas facile d'argumenter. Sinon de rappeler qu'il faut laisser agir le temps pour que la pratique de la visite s'impose, pour susciter des vocations. Cela est vrai pour toutes les disciplines. Après plus de 10 ans de manifestations régulières à Lyon, le succès de fréquentation y est assuré. Ce n'était pas le cas à Bordeaux qui inaugurait en 2009 sa première biennale artistique. Il n'en reste pas moins que ces moments sont d'intenses points de rencontres entre artistes et professionnels, souvent le lieu de workshops qui permettent à des artistes d'échanger entre eux des idées et de produire des oeuvres d'envergure, enfin pour les manifestations les plus innovantes l'endroit de découvrir de jeunes talents émergents.
Quelle place a la photographie au Cambodge ? Quelques jeunes photographes journalistes travaillant dans des quotidiens locaux, pratiquement pas de photographes indépendants sinon pour les cartes postales touristiques, les studios de la ville qui réalisent des photos ou vidéos des baptêmes, mariages et autres cérémonies familiales, et très peu d'archives photographiques. Presque 40 ans de guerres et d'atrocités ont détruit archives personnelles et institutionnelles, et ont rendu presque impossible toute pratique photographique. Les institutions fonctionnent encore mal, comme par exemple, l'Ecole des Beaux Arts de Phnom Penh réduite à l'enseignement des disciplines traditionnelles par la copie sans autre liberté d'invention.
C'est dans ce contexte que s'ouvre cette deuxième édition du Festival Photo de Phnom Penh qui s'est tenue entre le 28 novembre au 6 décembre 2009 : 18 expositions de photographes d'Asie du sud-est et d'Europe, plusieurs manifestations de projections photo en public, dans des quartiers de la ville, à l'Ecole des Beaux Arts et sur des barges flottantes le long de la populaire Riverside du fleuve Tonlé Sap. A quoi s'ajoutaient les 4 et 5 décembre "Les Nuits de l'année de Phnom Penh", réplique des ' Nuits des Rencontres d'Arles" de Claudine Maugendre, une manifestation réunissant plus de 15.000 personnes autour de plusieurs projections publiques sur l'une des artères principales de la capitale d'une sélection de travaux photographiques de grands magazines et quotidiens occidentaux ou réalisés dans des écoles de photographie. Il est prévu dès l'année prochaine de concentrer davantage les projections sur des magazines asiatiques.
Christian Caujolle, le directeur artistique du festival s'appuie sur une sélection de photographes émergeants de la région du Sud-Est asiatique et de jeunes photographes occidentaux invités dans des expositions parallèles et des workshops en duo appelés "Intersection" suivis d'un éditing et de projections publiques. Le "Studio Image" organisé par le Centre Culturel Français dirigé par Alain Arnaudet aussi initiateur du festival et l'agence photo local Melon Rouge ont réuni pour une formation quatre jeunes photographes cambodgiens pendant 5 mois.
Le festival est un grand workshop de travail et de confrontation entre photographes venant de divers horizons plus ou moins lointains, et moins un état des lieux. L'atelier d'une semaine de 12 photographes en duo, moitié d'Asie et moitié d'Europe y est essentiel : 9 photographes de la région (Sohrab Hura d'Inde, Sean Lee de Singapore, Myoung Ho Lee de Corée du Sud, Luo Dan de Chine, Ampanee Satoh de Thaïlande et les Cambodgiens Sovann Philong, Lim Sokchanlina, Uy Nou Sereimony et Pha Lina) et 8 photographes occidentaux (Lars Tunbjörk de Suède, Eva Leitolf d'Allemagne, Steeve Iuncker de Suisse et Martin Kollar de Slovaquie).
Dispersées dans la "capitale à taille humaine", utilisant des bâtiments historiques (vieilles maisons coloniales, musée, école des Beaux Arts qui recevait ainsi sa première exposition de photographie), des entrepôts abandonnées, des échoppes dans le grand marché O'Russey ou même des écrans installés sur des bateaux, les expositions offraient une palette d'expressions de la photographie : intimiste, documentaire relatant la violence urbaine, de la dérision, du quotidien, de l'ironie ou de la contemplation. Reste une fréquentation populaire qui pourrait manquer si elle ne s'exprimait pas dans les extérieurs des projections flottantes.
Les workshops photo ont permis de faire émerger quelques photographes cambodgiens travaillant essentiellement pour la presse, mais aussi sur des sujets personnels. Comme par exemple Sovann Philong qui suit l'actualité depuis un an pour le journal 'Phnom Penh Post' : ici un reportage sur la jeunesse de Phnom Penh, là un autre sur le problème de l'urbanisation de la ville, ou encore ailleurs une réunion politique. Mais cela ne l'empêche pas de s'arrêter dans un lieu et de s'attacher à ses habitants comme dans la série 'Une vie à l'église' concernant une ancienne église catholique transformée en logements au coeur d'un quartier populaire. Bientôt l'église sera démolie et ses habitants explusés. Sovann montre la vie quotidienne et intime de ces gens, le décors de leur maison faite de planches dans cet univers de pierres taillées. Comment vivre dans ces lieux destinés à l'intemporel? Des vicissitudes quotidiennes nous passons progressivement à une image de l'essentiel, du sacré.
Lim Sokchanlina, lui, s'est attaché à la ville de tous les jours, le marché, la rue, un carrefour comme cadre de ses compositions où il pose systématiquement avec sa moto fétiche, ironisant sur l'activité continue et impassible, voire absurde : ici avec un sac plastique d'emballage sur la tête, là déguisé en policier débraillé endormi, ailleurs en jeune étudiant chemise blanche se prenant pour un golden boy, ou encore en playboy en maillot de bain et lunettes noires attendant une fille… Des photographies d'un humour certain où l'individu cherche à se démarquer de la foule, la jeune génération de celle de leurs parents.
Pha Lina, boulversé par la mort de son père, recherche des traces de celui-ci dans le quotidien et dans son imaginaire, en photographiant un vieux manteau qu'il a porté ou l'ombre d'un individu, une bougie sur une table de bistrot, comme s'il faisait revivre des moments communs avec lui.
Du sud-est asiatique, Sean Lee de Singapore, 25 ans, travaillant pour la presse de mode, montre ici sa première série personnelle : "Shauna" (montrée à Arles 2009 par Françoise Callier du 'Angkor Photo Festival' dans l'espace 'Découvertes'). Autoportraits d'un autre lui-même que les nuits dans les bars et les dancings de Singapore transforment : Sean devient la belle Shauna, comme lors du vernissage de son exposition. Talons aiguille, robe provocante, seins gonflés, visage fardé, regard vague envoûtant (de fait Shauna sans ses lunettes de miope ne voit pas grand chose). Sean ne se dit pas travesti, ni homosexuel, mais plutôt fasciné par la métamorphose de l'inconscient, par ce moment de transe maîtrisée, d'envoûtement, où une autre personne en lui surgit, nécéssaire. En regardant Shauna sans connaître Sean, on est déjà troublé par par cette impression de solitude qui l'entoure. On n'ose pas la regarder comme elle ne nous regarde pas non plus. Un espace vide et silencieux se creuse entre elle et nous, entre sa photographie et le spectateur.
Sohrab Hura est Indien et vit dans le monde familial d'une mère schizophrène. Il a photographié son sommeil avec son gros chien, la préparation de la cuisine ou son attente de la visite d'une amie. Grain forcé, flashes de lumière éblouissants, flous et ombres, deviennent les artifices d'un hommage émouvant de son amour pour sa mère. On retrouve la même sensation de proximité dans le petit livret qu'il a fabriqué racontant sa vie, depuis l'enfance, les souvenirs de ses parents, jusqu'à la rencontre de sa femme. Un moment où la photographie sait dire l'impalpable.
Luo Dan vit à Chendu en Chine. Ses photos avait été montrées à Lianzhou en 2008 puis à Paris. Il a traversé son pays du nord au sud, de l'est à l'ouest, cherchant avec subtilité qu'est-ce que la Chine. Sa photographie est toujours posée, laissant l'espace poétique la remplir. Le temps est réellement arrêté. Parfois un personnage solitaire nous regarde, rarement de face, comme s'il se passait quelque chose d'autre à coté, d'invisible, d'incompréhensible, de mystérieux.
Myoung Ho Lee de Corée du Sud, s'est fait remarqué à Lianzhou 2007 dès ses premières photographies : des arbres isolés dans la nature qui se dressent devant une grande toile blanche. Une mise en scène simple dans son résultat mais complexe à réaliser, qui recadre notre regard sur la beauté déshabillée de la nature.
Du coté des Occidentaux : Jean Christian Bourcart, le français habitué aux violences des villes américaines (CF Arles 2009) s'est laissé envahir par la foule du grand marché populaire O'Russey, surprenant avec son objectif des silhouettes et des regards perdus dans leurs préoccupations, loin des sourires insouciants. Une longue fresque d'images 3 x 4 couronne le marché, un vaste bâtiment de 3 étages en plein centre ville, une ville dans la ville.
2ème Festival Phnom Penh Photo, décembre 2009
site : www.ccf-cambodge.org/ppp.php
Bref rappel historique sur le Cambodge :
L'actuel Royaume du Cambodge (Khmer), peuplé aujourd'hui d'environ 15 millions d'habitants, succède à l’Empire Khmer hindouiste et bouddhiste qui règne sur pratiquement toute la péninsule d'Indochine entre le XIe et XIV siècle (vestiges des temples d'Angkor).
L'histoire moderne tragique de guerre en guerre avec les Etats Unis qui détruisent le pays pendant la guerre du Viet-nam, puis les cinq années terrifiantes des khmers rouges" avec le génocide de 2 millions de victimes (une personne sur cinq) et la destruction de l'intelligentsia et des cadres du pays. Puis l'invasion du Viet-nam et sa main mise sur le pays.
La photographie fut largement utilisée par les Khmers rouges à des fins policières et pour leur propagande : on garde en mémoire les douloureux portraits annexés aux procès verbaux d'exécution qui ont été montrés en 1997 à la population de Phnom Penh pour que chacun puisse retrouver la trace d'un disparu. Le S 21, ancien lycée de Phnom Penh transformé en lieu d'incarcérations et de tortures par les Khmers rouges, devenu maintenant Musée Tuol Sleng sur le génocide cambodgien, montre aussi les photographies insoutenables des restes des corps torturés encore enchaînés à leur lit mortuaire.
La chute des Khmers rouges est provoquée par l'invasion de l'armée vietnamienne qui occupe le pays pendant dix ans. Des guérillas se poursuivent jusqu'en 1998, surtout le long des frontières thaïlandaises. Au retrait des Viêtnamiens, ceux-ci placent un premier ministre tout puissant Hun Sen, devant un roi sans pouvoir Norodom Sihamoni, ancien danseur classique et ambassadeur du Cambodge auprès de l'Unesco. Il se rapproche de la Chine et surtout des Etats-Unis. Le Français n'est pratiquement plus parlé, remplacé par l'Anglais, et les échanges commerciaux se font en dollars américains.
Même si chacun trouve à redire sur le développement chaotique du pays dans un climat de corruption, la ville s'enrichit chaque jour de nouveaux grands magasins et sièges modernes de société, preuves d'un dynamisme économique, les temples bouddhistes sont implantés partout dans le pays et les autels particuliers entretenus dans chaque demeure, la campagne du delta du Mékong est riche de ses rizières et troupeaux de buffles, et ... le regard de chaque Cambodgien semble sourire à la vie.
C'est dans ce contexte, au moment même où 30 ans après, un tribunal sous l'égide du Tribunal International de La Haye juge le Douch, l'ancien chef du S 21, que se déroule le 2e Photo Phnom Penh festival.
Inauguration de l'expo de Sean Lee dans une vieille maison coloniale © Photo PMSL
Shauna © Photo Sean Lee (Singapore)
Vivre dans une église © Photo Sovann Philong (Cambodge)
Policier en poste © Photo Lim Sokchanlina (Cambodge)
Ma Mère © Photo Sohrab Hura (Inde)
Route Est-Ouest © Photo Luo Dan (Chine)
Portrait d'arbre © Photo Ho Lee (Corée)
