Tayou For Ever

Jean Loup Pivin, avril 2010


Le "Gâteau de Chaussettes" n’était pas là, non plus les "émotions fécales" ou je ne sais plus quel titre aux fétiches inventés qui sentaient bien leur nom, ni aucun de ces multiples dessins échevelés qui promènent le regardeur dans le dédale de ses élucubrations, qui parfois se perpétuaient en trois dimensions. Par contre Pascale Marthine Tayou montre un enchevêtrement magique d’œuvres faisant référence majoritairement à l’Afrique alors que de nombreuses pièces y échappent.

Cette accumulation à désir rétrospectif, déjà présente à la dernière biennale de Venise (Arsenal 2009), se marque définitivement du sceau d’une Afrique stéréotypée que les commentateurs comme Nicolas Bourriaud qui travaille depuis longtemps avec Pascal Marthine Tayou, continuent à mettre en avant : « l’artiste africain » ou comme d’autres, l’artiste venu d’Afrique, du monde non occidental, voire d’une Afrique en Occident des banlieues, en creusant ainsi les sillons de leur propre discours. Amusant ou pas, c’est ainsi. J’avais caressé l’idée un moment que ce n’était pas le problème, mais comme tout y revient… Pourtant les paroles étaient rodées, "je ne suis pas un artiste africain, je suis un artiste tout court". Cette idée caressé était partagée par tous ceux qui créèrent Revue Noire il y a maintenant vingt ans. Et les milliers d’artistes publiés le furent dans ce sens. Africains certes mais aussi partageurs d’une autre réalité plus urbaine, plus axée sur le devenir, plus commune, susceptible de fabriquer d’autres façons aussi de regarder. Il s’agissait d’affirmer une modernité, un temps présent sans pour autant épouser l’Art Contemporain, non dédaigné pour autant, mais simplement un courant d’expressions parmi d’autres.
Depuis peu l’Art Contemporain intègre des expressions d’artistes venus d’ailleurs. Jean Hubert Martin inaugure le mouvement avec ses "Magiciens de la Terre" en 1989 (Centre Pompidou et Halle de La Villette). Mais cette attitude prendra plus de dix ans pour s’étendre et être revendiquée par les critiques et commissaires comme des actes héroïques. Réellement héroïque, pour le moins à n’en point douter. Certains y voient un ressourcement de l’art occidental fatigué par ses "ruptures", d’autres y voient le "devoir" de repentance au "pillage" des formes que l’Art Moderne fit au début du XXe siècle. Quelle victoire ! Quelle avancée ! Quand de surcroît les articles de presse sur le marché de l’art affirment que les "artistes africains" ont désormais leur place et leur côte : ceux cités, indépendamment de leur blancheur fréquente — ce qui n’est en aucun cas un défaut ou une infamie, mais à noter tout de même —, ne se définissent que dans les codes de l’Art Contemporain lui-même inscrit dans l’histoire de l’art occidental — ce qui n’est pas non plus un défaut ou une infamie —. Par contre tous ceux qui y échappent n’y ont pas leur place inversement au travail de Jean Hubert Martin ainsi que celui de Revue Noire dans un autre vision.
Je m’étais arrêté depuis plus de quinze ans à la négation de ce jeu entre l’histoire occidentale de l’art, le marché et la pure Afrique. Ce jeu revient sans cesse avec de plus en plus de cynisme comme ces poupées de cristal inspirées de la statuaire africaine (à quel degré ?) les "Poupées Marthine" (2008) qui à l’instar des Barbies, savent s’habiller de toutes les tenues, mais ici jouant avec la dérision du sacré tout en y satisfaisant pleinement. Que dire sinon que l’amitié m’ayant rendu l’aficionados des premiers et assurément des derniers temps, me fait accepter le jeu dangereux du torero dans une arène de l’art décidemment pas très subtile. Une arène qui saura jeter ce qu’elle a aimé si par hasard l’artiste venait à trébucher, non pas forcément dans sa production mais dans son attitude sociale, dans son rapport au monde de l’art. Et cela Pascale Marthine Tayou en a pleinement conscience.

Tout est fragile comme l’amoncellement de papier déchiré qui il y a quinze ans à l’ARC était traversé par le spectateur — le visiteur —, puis devenu mamouth à Continua il y a deux ans (j’y vois une forme organique mais il se pourrait qu’il n’y en ait pas). Il se présente aujourd’hui à Lille comme un amoncellement moins massif "le Verso Versa du Vice Recto" (2000-2007). J’aurais aimé vivre les pieux acérés en passant dessousn ("Damoclés", 2007). Mais peu importe, j’ai toujours aimé cette légèreté que Tayou a à ne pas se laisser enfermer et jouer avec les évidences pour les rendre mystérieuses ou leur donner un sens chaque fois différent selon un rapport entre sa fabrication et l’oreille qu’il a du professionnel — commissaire ou critique —, de l’acheteur — collectionneur ou marchand —, du contemplateur — pékin non pékinois—.
Je me prends au jeu à écouter les visiteurs désireux de comprendre, désireux de mettre des mots sur des formes, tandis que les enfants jouent dans le dédale aux lumières spectaculaires des projecteurs de théâtre. Les mots parlés s’envolent au gré des pas et des enjambées tandis que les mots écrits se veulent moins aériens, se veulent ancrer dans une vérité de l’œuvre. Certes, sa propre vérité, chaque fois, mais cela fait longtemps qu’elle peut avoir une valeur partagée aussi sensée et sensible que la démonstration laborieuse de la pensée rationnelle et universalisante.
On peut s’agacer au jeu du critique qui passe son temps à vouloir relier entre elles des formes, des attitudes artistiques : pourquoi pas ? Mais vraiment en quoi les drapeaux de Tayou ("Jpegafrica/Africagift" 2006) peuvent-ils évoquer ceux de Jasper John en dehors d’être des drapeaux — pour prendre l’exemple le plus évoqué par divers personnes — ? Tellement amusé par ce jeu des références, j’ai toujours aimé les inventer. Au moins personne ne les connaît : c’est une certitude. Et cela m’évite de les connaître moi-même et de courir maintenant sur Google et jadis dans mes livres, revues et catalogues, pour me poser des questions sur la référence ainsi rattachée. Cela nous a permis, un temps, de constituer une bibliothèque babylonienne dans son essence, non dans sa quantité, dérisoire certes, mais me transformant tout de même en Mister Pickwick. Voilà enfin une référence rassurante !

On peut aussi se dire, opportuniste, que dans ce jeu des chaises musicales, il serait bon que Tayou devienne à son tour référence citée à tout propos pour parler du travail des autres. Probablement cette contextualisation, cette savante vision est aussi une façon compliquée mais illustrée de dire que rien ne se crée, rien ne se perd… et que l’emprunt est la base de toute fabrication de forme. Création, créateur ?  
L’emprunt conscient ou inconscient, si fréquent, est-il pour autant à relever et à décortiquer ? Certes, cela évite le simple plagiat. Et encore tout un mouvement artistique en a joué !
Nombreux sont ces emprunts réalisés par ceux-là même issus de pays sans école des beaux arts et/ou non issus de cette culture dominante. Ils utilisent les formes du monde occidental comme une donnée. Exactement en symétrie de l’artiste français ou européen gavé d’histoire de l’art occidental, qui utilise les autres formes d’art de civilisations du monde entier. Avec le même niveau d’inculture même s’il peut se revêtir du brillant et de la pseudo pertinence de la vision du reporter ou de l’ethnologue, l’anthropologue. De fait il s’agit de la situation miroir des cubistes français vis-à-vis de l’art rituel africain. Et ceci n’est pas seulement affaire de territoire géographique, puisque nous aurons le même phénomène du rapport de l’art "savant" avec l’art "non savant" que l’on peut appeler singulier, brut… de ces fabricants de forme qui ont décidé de créer leur propres règles du jeu de la réalité.
Pourquoi tout ce développement à partir des expressions de Tayou dans ce grand hall de chemin de fer converti en salle d’exposition dont le look industriel garantit le label "Art Contemporain"… de qualité (encore un code, une convention, un conformisme) ? Probablement pour évoquer ce jeu délicat du dit "africain" avec l’Art Contemporain, l’Afrique et ses formes, comme si Tayou voulait ridiculiser définitivement le regard exotique. Mais en y jouant tant et tant, est-ce encore perceptible ? Depuis toujours je vois Tayou sur la corde raide tout en développant une générosité et une séduction que rien ne semble altérer. Chaque fois j’adhère, je doute, je tremble et l’aficionados que je suis d’un revers de rire, embrasse l’Artiste.

exposition monographique géante "Traffic Jam"
gare Saint Sauveur à Lille d'avril jusqu’au 13 juin 2010

Jean Loup Pivin, avril 2010


P.M.Tayou,

P.M.Tayou, "Shooting Star" 2003

P.M.Tayou,

P.M.Tayou, "Poupées Pascale" 2008

P.M.Tayou,

P.M.Tayou,"La Vieille Neuve" 2000

P.M.Tayou,

P.M.Tayou, "Human Being @ Work" 2007

P.M.Tayou,

P.M.Tayou, "Le Verso Versa du Vice Recto" 2000-2007

P.M.Tayou,

P.M.Tayou, "David Crossing the Moon"

P.M.Tayou,

P.M.Tayou, "Damoclès"

P.M.Tayou,

P.M.Tayou, "Jpegafrica/Africagift 2006

P.M.Tayou,

P.M.Tayou, "Le Grand Grenier" 2008-2010

P.M.Tayou,

P.M.Tayou, "La Roue des Insultes" 2010

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